28/05/2007

28/05/07 - 13:28

Quelqu'un écrit ça, à propos de mes 35 ans, à la fin d'un article : "35ans. Ca y est, pour la communauté gay tu es mort maintenant." Il termine son propos par deux apostrophes plantées en bout de phrase dont je ne parviens pas à lire le sens. Au-delà de la rectitude absolue des mots, de la finitude qu'ils expriment, je me demande ce qui peut conduire quelqu'un à une brutalité verbale. Je me dis que beaucoup plus de moi, de mes 35 ans, ce commentateur parle de sa propre angoisse à vieillir, de l'échappée nécessaire et vitale hors du monde gay parisien, serré et conformiste. Il parle aussi de sa peur à ne pas pouvoir exister en dehors de la futilité hédoniste des bars gays.

Je vais vérifier ça. Si je suis mort dans le regard homosexuel. Si je ne leur existe plus que sous la forme du mépris. Je m'habille à leur façon, c'est-à-dire le pantalon étriqué, le tee-shirt moulant sur le torse. Je le fais avec une infinie concentration, la mécanique lente des princesses qui se préparent au bal.

C'est au bal que je vais d'ailleurs. Le bal des célibataires organisé par la mémorable dame Hervé du Tango, rue au Maire. Il y a du monde en dépit du fait que la capitale est agitée de soirées nombreuses. Comme j'arrive un peu tôt, je ne fais pas la queue. Je me rends compte que le célibat ne regarde pas les questions d'âge, que ce doute immense est le lot quotidien de tous ces gens, vieux ou pas, hommes ou pas, que l'aimance et ses meurtrissures sont à la jonction de toute humanité. Ils sont soudain tous accrochés à la perspective d'un petit papier qu'un galant aurait suspendu à son numéro. Certains ont le visage fermé de la désespérance d'amour. Ils dansent dans la centration d'eux-mêmes, dans le repli de leur douleur. Moi, non. Tout de suite, je danse, je m'immerge dans le tourbillon de la musique, je suis aux aguets d'un sourire. Je suis au milieu de ces joies vives.

Et puis, le merveilleux se produit. Je suis accosté par deux jeunes gens, un jeune asiatique très souriant que je fais lambiner, un jeune arabe, très beau, le cheveu ras. L'ami du jeune arabe vient jusqu'à me tirer la main pour me plonger sans ses bras. Il y a aussi ces trois hommes qui m'invitent à danser. J'ai fini par offrir un baiser au jeune asiatique souriant. Il disait derrière mon dos, devant ma résistance à céder à ses avances, "c'est une hétérote celle-là." Et c'est à cause de l'effronterie de sa parole que je lui ai offert ma bouche. Plus tard, il est 4 heures du matin, je me retire sans bruit, sans les saluer, j'attrappe un bus de nuit à République, certain enfin de la stupidité de la phrase : " 35ans. Ca y est, pour la communauté gay tu es mort maintenant." Certes, il y a eu le sentiment de frustration que j'ai généré avec cruauté ches ces garçons, mais il y a la certitude que ma mort n'est pas encore d'actualité.

commentaires

28/05/07 - 13:43

très joli texte

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L'histoire de ma vie n'existe pas. ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai il n'y avait personne. Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée. Je me suis dit qu'on écrivait toujours sur le corps mort du monde et, de même, sur le corps mort de l'amour. Marguerite DURAS